Reportage à l'unité spécialisée de hôpital Saint-Vincent à Lille

 

 

La maladie est connue, médiatisée. Mais vécue comme une honte ou éclipsée. L'anorexie et la boulimie sont pourtant des maux de notre temps plus que jamais.

 

Reportage à l'unité spécialisée de hôpital Saint-Vincent à Lille.
BÉRANGÈRE BARRET > berangere.barret@nordeclair.fr


Ici, la souffrance, la maladie, proviennent d'une denrée pourtant absolument vitale : la nourriture. C'est Laurine*, 20 ans, qui note l'étrange et terrifiant paradoxe. « C'est une dépendance, c'est une drogue. Mais elle est vitale », expose la jeune femme expliquant son parcours d'anorexique, puis de boulimique, existence dans laquelle « la bouffe » devient obsession permanente.
« J'aurais pu commencer à boire, à fumer. Mais la solution que moi j'ai trouvée, c'est arrêter de manger. » Ne plus s'alimenter pour marquer dans son corps la douleur ressentie, « un moyen de me faire plus de mal, dire que la vie est injuste ».
C'est un choc émotionnel, venu s'ajouter « à tout un tas de problèmes accumulés » qui a entraîné Laurine dans ce tourbillon. Il y a trois ans, elle voit son père violenter sa mère. Elle ne mange plus. « Au départ, c'était même pas pour maigrir. » La « bonne vivante » de 17 ans commence une lente descente aux enfers, son entourage ne s'aperçoit de rien, au départ en tout cas, les mensonges et calculs se multiplient, « c'est aussi ça qui rend la maladie honteuse ». À cela s'ajoute une incompréhension : « Les gens me disaient : "il suffit de manger"... Ça me met en colère, ils ne savent pas les efforts que ça représente pour moi. » En trois ans, Laurine perd 20 kilos, tombe à 35 kg, sa maman finit par lui faire dire son problème. C'est l'hospitalisation à Saint-Vincent, l'un des rares établissements comptant une unité spécialisée, avec le CHR de Lille.
Ici, le rythme est celui de tout hôpital, avec ceci de particulier que les soignants présentent des spécialités multiples : psychologues, psychiatres, nutritionnistes, cardiologues, kiné, les infirmières, bien sûr. Elles sont en première ligne. « Dans un premier temps, quand elles arrivent ici, les patientes sont coupées de leur famille pour qu'elles se retrouvent, elles, sans interaction avec leur entourage. Alors nous, infirmières, on fait le lien », explique Aline. « Elles ont besoin de se sentir aimées », ajoute Armelle, elle aussi infirmière dans ce service si particulier où on traite une « maladie où le psychisme s'incarne dans le physique. Ces patientes sont d'une extrême maigreur mais se voient réellement énormes ».
Une maladie tellement complexe, induisant tant de facteurs chez ces femmes à l'intelligence très souvent supérieure à la moyenne et dont le corps n'est devenu qu'un instrument à maîtriser, que les techniques se cherchent. A Saint-Vincent, on tente d'innover. « Qu'est-ce qui fait qu'une jeune fille qui a une vie normale, une famille aimante, s'enfonce dans le trouble alimentaire ? » De cette question, le professeur Vincent Dodin, chef de la clinique médico-psychologique de l'adulte de Saint-Vincent, en a admis une autre : celle de « l'insécurité interne ». Et de là encore une autre : « Comment permettre de recréer une sécurité corporelle et sur cette sécurité, aller revisiter des moments de l'enfance qui ont été traumatiques ? » La réponse sera celle de la « thérapie de l'enveloppement multi-sensoriel ». Un espace confortable, de la chaleur, des odeurs rappelant des souvenirs d'enfance. Pour une jeune femme de 15 ans, Lucie Bretinski, psychiatre, proposera le cassis, le chocolat et la terre mouillée. On trouve aussi celle de la colle blanche... Les patientes se laissent aller, osent affronter les souvenirs.
Autre soin : celui de la fasciathérapie : « Thérapie qui s'applique à la conscience du corps, explique Danièle Vanhast, kiné et fasciathérapeute. Par des touchers plus ou moins appuyés, on permet aux patientes de sentir leur corps. En général, elles se sentent sécurisées. » Laurine confirme. Elle qui est pourtant « hyperactive » arrive à se « poser » durant les séances.
D'ici deux semaines, elle sortira de Saint-Vincent, après six semaines de soins. Elle intégrera l'hôpital de jour du CHR. Ce ne sera pas évident, mais elle sent qu'elle pourra s'en sortir. Et a déjà prévu de reprendre ses études d'infirmière qu'elle avait dû abandonner, vidée qu'elle était de la moindre de ses forces restantes. C'est prévu pour septembre 2012.w *Le prénom a été changé.

 

 

« Une maladie de société à forte consommation »

Le professeur Dodin, psychiatre, dirige la clinique médico-psychologique de l'adulte à l'hôpital Saint-Vincent, qui compte 10 lits pour les troubles du comportement alimentaire. Il a également publié un livre : « Comprendre l'anorexie ». Comment définiriez-vous les troubles de conduite alimentaire et plus particulièrement l'anorexie et la boulimie ? >>  L'anorexie est une maladie dans laquelle les malades ont une peur excessive de grossir et perdent volontairement du poids jusqu'à mettre leur santé en danger, alors que ça ne se justifie pas. Ce qui les amène à commencer des régimes drastiques et à penser qu'elles sont toujours trop grosses. Ces patients vont accompagner les régimes d'activités sportives et intellectuelles de plus en plus intenses, d'un investissement de plus en plus important de tout ce qui est utile, à l'exclusion de tout loisir. On parle d'anorexie quand les patients ont perdu 10 % de leur poids normal. La boulimie, certains disent que c'est la face cachée de l'anorexie. C'est la survenue parfois quotidienne de crises alimentaires, d'un achat et d'une ingestion compulsifs de nourriture, le but n'étant pas le plaisir ou la satiété, mais échapper à une anxiété. Généralement, ces crises se terminent par des vomissements. Y a-t-il de plus en plus de jeunes femmes - car cela touche dans 9 cas sur 10 des femmes - victimes d'anorexie ou boulimie ?  >> Il y a progression, mais pas si importante. Ce qui a changé, c'est les formes des troubles : avant, il y avait moins de patients boulimiques, plus des anorexiques purs. Aujourd'hui, il y a beaucoup de formes mixtes, qui vont alterner les deux. Il y a aussi l'âge qui s'est étendu : on retrouve aujourd'hui des enfants de 9-10 ans anorexiques mais aussi des formes tardives, avec des femmes de 30-40 ans, après une maternité par exemple. Est-ce une maladie « occidentale » ? >> C'est une maladie de société à forte consommation. Où la place de l'image est fondamentale. Où on a accès à tout et où on vous dit : "La vraie force est de savoir résister". Comment, pourquoi une personne bascule-t-elle dans l'anorexie ? >> Il y a une convergence de facteurs, à la croisée entre l'histoire personnelle, familiale, médiatique, sociétale. Le premier élément est la question du régime : si on essaie de perdre des kilos alors qu'on a un poids normal, on dépense beaucoup d'énergie. On peut y trouver des satisfactions à court terme, mais on dérégule vite son horloge biologique. Par ailleurs, ce qu'on observe, c'est que ces jeunes sont incapables d'être biens seuls. Souvent, les troubles de conduite alimentaire viennent combler ces angoisses, ils traduisent l'expression d'une insécurité. Et puis, il y a aussi le rapport à la mort : nous sommes dans une société qui refuse le travail de deuil, on a tendance à occulter. Or là, les anorexiques viennent flirter avec la mort. w B.B.

 

 

Des parents souvent désemparés, pour qui une association s'est créée

Quand ça arrive, quand l'entourage proche s'aperçoit que l'enfant, l'ado ou encore la jeune adulte est anorexique, « c'est un cataclysme familial ». L'association « Charlotte, ensemble c'est tout » aide les parents pris dans un tourbillon. «Nous, les mères, on se sent totalement démunies, impuissantes », raconte Catherine, maman d'une ado de presque 16 ans qui a maigri, progressivement, pour finalement devoir être hospitalisée d'urgence en janvier dernier. « Je me suis aperçue de sa maigreur en la voyant dans la salle de bains, alors que je ne l'avais pas vue pendant une semaine durant laquelle j'étais partie en vacances. » Commence un long parcours d'incompréhensions. À commencer par le médecin généraliste, qui ne connaît pas vraiment les unités spécialisées et reproche presque à la maman de n'avoir rien vu... « Mais c'est progressif, et caché, on ne se rend pas compte. » Pour Gaëlle, la chute fut beaucoup plus subite : « Ma fille de 17 ans a débuté par un régime. Elle a commencé par remplacer son goûter par une pomme, puis ça s'est enchaîné. Elle faisait énormément de sport. Elle a perdu 12 kg en deux mois et demi. Quand je lui disais qu'elle ne mangeait pas assez, elle me répondait que c'était nous qui mangions beaucoup plus. » En même temps, les filles de Gaëlle et de Catherine prêtent beaucoup d'attention au repas des autres, préparent « beaucoup de pâtisseries ». Mais seulement pour les autres. Les deux ados sont aujourd'hui hospitalisées à Saint-Vincent. Les deux mamans, elles, se retrouvent régulièrement à la permanence de l'association Charlotte, ensemble c'est tout. Lieu d'écoute et de partage pour enfin « sortir de la solitude », échanger « avec des gens qui comprennent ». Car si elles-mêmes ne savent pas comment réagir avec leur propre enfant, se rendant bien compte qu'une simple phrase telle que « Tu as l'air en forme aujourd'hui » peut se transformer en drame, l'incompréhension est encore plus prégnante pour les autres. Ces autres qui connaissent bien le mot « anorexie » mais n'ont aucune idée de la raison pour laquelle tout cela dure si longtemps. La famille qui se déchire, dans l'appréhension constante du moment du repas qui « devient un calvaire »... Charlotte, ensemble c'est tout se transforme alors en cocon de compréhension. « Ces mères vivent au jour le jour, elles avancent au rythme des nouvelles de leur enfant. Mon rôle est de les aider, notamment à accepter que cette maladie est là », explique Michèle Bruy, psychothérapeute animant les groupes de parole de l'association. Une structure qui s'est créée il y a un an, à l'initiative de Michel Serrurier. Sa fille, Charlotte, était anorexique. Elle est décédée des suites d'un arrêt cardiaque. L'association est l'un des maillons pour éviter à tout prix qu'un tel drame ne se reproduise.wB.B. Permanences de l'association Charlotte, ensemble c'est tout !, tous les jeudis après-midi, Maison de l'étudiant, 67 bd Vauban, Lille. rens. par mail : charlotteensemble@yahoo.fr

 

 

Source: http://www.nordeclair.f

 

 

 

 

 

 

 



23/11/2011
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