Les 10 paradoxes des troubles du comportement alimentaire

  

 

Les paradoxes, d'un seul coup d'œil

1- Elle a tant envie de manger
2- Cette envie est une envie de tout
3- Avoir le contrôle
4- Être utile
5- Être proche des autres
6- Être comprise
7- Avoir confiance
8- Sentiment de puissance
9- La peur de la maladie et de la mort
10- On voudrait peser lourd


Sarah n'en peut plus. A 20 ans, sa vie est devenue un enfer. A 17 ans, elle rêvait de conquérir le monde. Elle attachait à ce que pensait l'autre une dimension que parfois elle ne comprenait pas elle-même. Elle avait en elle cet intense besoin d'amour qui caractérise ceux à qui l'autre importe. Sa mère, son père étaient tout pour elle. Son père surtout : elle avait tellement souffert, petite, de leur séparation. Et cette joie, lors de la remise des devoirs au lycée : brillante, sûre d'elle, elle récoltait, comme disait Mamie, les médailles : « toi, Sarah, tu iras loin ». Alors pourquoi tout s'était-il effondré ?


Besoin de rien, besoin d'ailleurs. C'était un jour de printemps et le soleil illuminait la plaine. Sa copine lui avait fait remarqué que Sophie, leur meilleure amie, grossissait à vue d'œil. Coup de tonnerre dans la tête de Sarah : et si ça lui arrivait à elle ? Et si elle grossissait, à elle aussi ? Car elle avait toujours été bonne vivante, une petite fille qui adorait manger sur les genoux de Papa, quand elle allait, un week-end sur deux, chez papa et Henriette. Ce n'est qu'une histoire, mais c'est celle des troubles du comportement alimentaire. L'anorexie mentale et la boulimie sont deux troubles du comportement alimentaire où les paradoxes ne sont pas rares. Pire : c'est un monde de paradoxes.


1. Paradoxe n° 1 : elle a tant envie de manger !



L'anorexie mentale s'inscrit toute entière dans cette locution. Elle a envie et elle ne mange pas ! C'est cette envie, qui vient du plus profond d'elle-même qui la ronge, qui l'angoisse. Sept fois sur dix, l'anorexie commence par un régime pour maigrir qu'on s'est imposé, qu'on a imposé à son cerveau. Un cerveau qui souvent avait eu, avant, une attention particulière pour l'alimentation. La malade qui souffre d'anorexie mentale meurt littéralement de faim, elle crève d'envie. Mais, malheureusement, cette envie qui la taraude lui fait peur. D'autant que bien souvent, elle ne fait que s'amplifier au fil des régimes, au fil de l'amaigrissement, au fil des carences nutritives. Moins on mange, plus on a faim et plus on a envie de manger. C'est la nature qui a prévu ce phénomène pour éviter le drame. C'est quasiment toujours le cas, quand maigrir est une décision de l'esprit et non lié à une maladie qui coupe la faim (comme le cancer par exemple). La malade qui souffre de boulimie est dans l'autre extrême : elle a tellement freiné ses envies, elle a tellement nié ses besoins nutritifs qu'elle a sombré dans une première crise de compulsion alimentaire : du fait du manque de nutriment, du fait de la dénutrition, le cerveau a forcé la malade à « bouffer », pour combler ce vide. Et comme Sarh ne le supporte pas, d'avoir craqué, elle se débarrasse de cette crise : elle vomit. Du coup, les choses se répètent : plus elle crise, moins elle mange ; plus elle crise, plus elle réduit ses repas et plus elle est frustrée ; plus elle crise et moins elle a faim, moins elle a de plaisir à manger.


2. Paradoxe n° 2 : cette envie est une envie de tout !



Celle d'une vie à la hauteur de ses espérances, pleine d'émotions, une envie de partage. Et pourtant, au fin fond de l'anorexie ou de la boulimie, cette envie est perdue, elle ne peut s'exprimer. L'émotion est tout au fond, sous l'anorexie. L'anorexie sert de couvercle, c'est même parfois la raison de son développement au sein du cerveau de la malade. L'anorexie mentale est un rempart, une forteresse : rien ne rentre, mais rien ne sort non plus ; la malade est vide, vide de ses émotions, vide de ressenti, vide d'expression. A l'inverse, dans la boulimie, les émotions débordent dans une crise hallucinante qu'on ne comprend pas, que personne, surtout les proches, ne comprend. Les émotions sont hypertrophiées et comme « à côté » : elles sont trop fortes, trop excessives, ne touchent pas la bonne personne. Ces émotions sont trop souvent négatives et n'explosent pas pour la bonne cause : on pique une crise pour un rien, parce qu'on se sent nulle, honteuse, coupable. Dans la boulimie, tout fonctionne comme dans une casserole de lait : on a laissé les émotions, notamment dans la phase anorexique, trop longtemps sans surveillance. Alors, ça déborde, sans arrêt, sans que la malade puisse contrôler. D'un côté, extrême, l'émotion est assassinée, niée, verrouillée, rien ne nous touche : c'est l'anorexie. De l'autre, c'est le déversoir incessant d'émotions à la fois très fortes et très négatives : on souffre, on se fait du mal, c'est la boulimie.


3. Paradoxe n° 3 : avoir le contrôle



Sarah, comme beaucoup de malades qui souffrent de troubles du comportement alimentaire, manquait de confiance en elle. Elle rêvait d'avoir le contrôle sur sa vie, les autres, son avenir. Elle avait besoin de maîtrise plus que quiconque. L'anorexie mentale, au début, lui a apporté, en tout cas le croyait-elle, cette maîtrise à tout prix recherchée. Elle a acquis, pense-t-elle, le contrôle de ses émotions, de son assiette, des calories, du poids sur la balance. Elle a là, se dit-elle, le moyen concret, affirmé, indiscutable, de montrer, de se montrer qu'elle a bien le contrôle de quelque chose. C'est bien pourquoi elle poursuit, souvent sans se rendre compte des véritables enjeux, sa course dans l'anorexie. Plus elle maigrit, et plus, croit-elle, elle contrôle : plus elle restreint son alimentation et plus elle a la maîtrise. Experte en anorexie ! Mais, chez 3 ou 4 malades sur dix, cette maîtrise, ce contrôle, parce qu'ils sont hors de la physiologie du vivant, parce qu'ils sont seulement impensables, n'ont qu'un temps. Un temps trop court ! La malade, parce qu'elle a voulu ce contrôle excessif, la restriction calorique alimentaire poussée à l'extrême, explose dans son contraire : la crise compulsive alimentaire. L'anorexique rêvait d'être mince et plus elle maigrit, plus elle se sent grosse ! La boulimique rêvait à l'anorexie maîtrisée et plus elle restreint son alimentation, plus elle explose dans ses crises ; et plus elle reprend du poids !


4. Paradoxe n° 4 : être utile



Sarah, comme beaucoup des malades qui souffrent de troubles du comportement alimentaire, souhaitait, rêve encore de consacrer sa vie aux autres, d'être utile. Elle aime rendre service. Elle veut être infirmière ou médecin, travailleur social ou enseignant. Mais le TCA a pris le dessus. Jaloux, il contrôle tout, ne laisse rien au hasard, pousse la malade à des répétitions qui n'ont pas de sens et qui lui bouffent tout son temps. Les études ne l'intéressent plus, son boulot l'ennuie, les autres la jugent, la critiquent. L'anorexie lui fait se poser mille questions qui ne s'enracinent plus du tout dans ce qui compte pour l'autre. Il n'est plus question d'amour, de partage, de rires. On parle de calories, de haricots verts, de suppression du beurre, de grammes perdus sur la balance, d'oméga 3. Parfois, on fait la cuisine pour l'autre, on fait manger son mari ou sa fille. Mais c'est trop, excessif et l'autre voit bien qu'il ne s'agit pas d'amour mais seulement de s'assurer que lui, l'autre, mange plus que vous. La malade boulimique, elle, est capable de quitter un proche pour aller faire sa crise, de lui mentir, de ne plus être disponible, de lui prendre un peu d'argent, voire de voler dans les magasins sa « bouffe ».


5. Paradoxe n° 5 : être proche des autres



Sarah, Delphine, Aude, toutes ces malades ont besoin d'être proches des autres, besoin d'être aimées. Elles auraient tout fait pour ça. Elles ont travaillé dur à l'école, au collège, au lycée pour ceci. Elles voulaient être parfaites. Mais au fond, vouloir être parfaite, c'est vouloir être aimée. Pour ce que l'on a réussi à faire. Elle a tant voulu que son père s'occupe d'elle, Sarah, qu'il pense à elle, la prenne dans ses bras. Elle avait tellement besoin que cette relation intime, même si elle est seulement dans sa tête, existe réellement. Elle voulait tellement qu'on tienne à elle. C'est sans aucun doute pour ceci, sans en être consciente, qu'elle est entrée en TCA, qu'elle ne veut pas le lâcher. Mais dans l'anorexie, il n'y a plus rien malheureusement. Elle n'y trouve pas de preuve d'amour. Ses copains et ses copines s'écartent tout doucement d'elle, ses parents ne la supporte plus guère, ce sont avec eux des conflits ou de l'indifférence affichée. Son père, parce que les hommes ne souffrent quasiment jamais cette maladie, ne la comprend pas plus : il crie, puis s'écarte d'elle. Petit à petit elle maigrit et elle fait peur. On s'écarte encore plus, comme d'un animal pestiféré. Ses traits émaciés font peur, et ne témoignent pas de son amour, comme elle voudrait. Son visage fermé, ses troubles du comportement alimentaire font qu'elle-même s'écarte des autres. Et les autres le voient bien et s'écartent à leur tour. Quant à la malade boulimique, c'est pire, car la boulimie se met au travers des autres. Quand le besoin de crises se fait fort par exemple, la malade y cède et quitte les autres, elle qui a tant besoin d'eux !


6. Paradoxe n° 6 : être comprise



C'est une de ses priorités, être comprise. Oh, ça fait longtemps ! Elle a toujours voulu être comprise, car son besoin d'amour est fort, puissant et ses émotions à fleur de peau. Elle aurait bien voulu dire, pouvoir dire à son père qu'elle avait besoin de lui, de son affection. Elle aurait voulu parler de sa souffrance, de sa difficulté à être aimée comme elle le voudrait, de ses doutes et de ses exigences, de sa peur de l'avenir. Que quelqu'un la comprenne enfin, dans toutes ses dimensions, surtout dans sa crainte d'être impuissante face à la vie. L'anorexie mentale, la boulimie voulaient dire ceci : je ne vais pas bien. Mais aller dans l'anorexie ou la boulimie, malheureusement, ne résout rien. Car personne n'y comprend rien, à commencer par les malades ! Car la maladie n'exprime rien, et pas en particulier la raison de sa souffrance. La maladie ne dit rien qui soit personnel, qui soit du registre des émotions. Elle dit seulement un mur, un mur entre soi et les autres ! Un mur si haut que les gens se disent qu'ils ne pourront pas l'escalader. Les parents sont présents bien sûr, ils s'occupent de la malade, ils lui montent la cuillère à la bouche, mais ce geste, cette attention agacent la malade. Et pour cause, puisque, sans le savoir elle-même, ce n'est pas ce qu'elle recherche, elle ne veut pas de cette sollicitude. C'est seulement que c'est la seule chose qu'elle soit capable de montrer, dont elle puisse témoigner. Mais c'est si peu que ça l'énerve, ça la déprime, ça la met en colère ! « Je vais mal », pense-t-elle dire ; mais les autres entendent une autre voix, celle de l'anorexie « elle est sur son nuage, n'écoute rien, elle est incompréhensible », pensent les autres. Elle avait tant besoin d'être comprise et aimée et pourtant, la maladie, l'anorexie ou la boulimie, l'isole comme jamais ! Paradoxe de cette relation à l'autre, dont la malade anorexique ou boulimique ne peut ni se satisfaire, ni s'affranchir !


7. Paradoxe 7 : avoir confiance



Marion rêvait d'un monde de beauté et de douceur, où les mains se tendaient, où les gens s'aimaient et se faisaient confiance, où nul ne trahissait personne, surtout pas elle, qui avait toujours cette soif forte de vérité, de justice. Mais l'anorexie mentale s'est installée en elle et elle ne se reconnaît plus : elle doute des autres, elle se méfie de sa mère, avec sa sollicitude agaçante, de son père, avec son silence, ses replis, de ses copines, qui croient pouvoir lui dire qu'il faut manger. Qu'elles aillent se faire f… Mais où est donc cet amour qu'elle avait ? Et cette soif de vérité : car elle ment maintenant « oui, j'ai mangé au lycée » pour échapper au repas. « Non, ça fait trois jours que je n'ai pas vomi », « tu vas être contente, j'ai pris un kilo », « oui, bien sûr que je suis allée voir le médecin. Il dit que ça va mieux, qu'il est content », « J'y suis arrivée, je ne vomis plus », « non, je ne sais pas ce qu'est devenu le billet de 20 euros qui était sur la table », « je finis de manger dans ma chambre, j'ai du travail ». L'anorexie, la boulimie ont tissé leur toile, entre elle et le monde, entre elle et celles et ceux qu'elle aime. La malade se méfie de tous, ne fait plus confiance en personne, ne se fait bien sûr plus confiance depuis longtemps. Elle croyais au départ renforcer sa confiance et elle n'a trouvé en fait que méfiance, défiance, suspicion, mensonge, dissimulation.


8. Paradoxe n° 8 : le sentiment de puissance



Il n'y a quasiment pas de malades qui ne se sentent, les premières semaines, plus forts, plus pertinents. Toutes et tous, ils ont lors de la perte des premiers kilos, ce sentiment de puissance, qui leur donne des ailes. Des ailes pour voler, légère. Tant de malades se disent qu'avec le jeûne, l'amaigrissement, la réduction des portions alimentaires, ils montrent leur compétence. Les autres vont bien voir, pour sûr, leur volonté, leur détermination. On ne pourra pas dire qu'ils sont seulement banals, normaux.
Puissance ? Non, droguée en fait, droguée de ce jeûne qui s'impose à vous sans que vous puissiez rien n'y faire, droguée de cette bouffe que vous ne prenez pas, mais à laquelle vous ne cessez de penser, droguée de cette bouffe que vous ingurgitez goulûment sans faim ni plaisir dans cette crise de boulimie à laquelle votre cerveau malade vous force. Impuissante en fait face à la pensée anorexique qui vous emplit toute, qui vous gouverne, impuissante de fait face à la crise de boulimie qui vous met à plat et fait que vous vous sentez nulle et avez ce si fort sentiment de perte de contrôle. Elle sentait cette puissance monter en elle quand elle courait, à perdre haleine, Aurore l'anorexique. Mais il lui faut bien l'avouer : cette hyperactivité physique l'a piégée. Elle ne contrôle plus rien, ça lui « pompe » son énergie.


9. Paradoxe n° 9 : la peur de la maladie et de la mort



Combien de fois ai-je entendu ces malades me parler de la peur de la mort qu'ils avaient, notamment pour un proche. Combien d'heures passées à les écouter me dire que la perte de quelqu'un de proche était pour elles insupportable ! Et pourtant, l'anorexie mentale tue trop souvent : dix pour cent des malades en meurent après dix ans d'évolution. La boulimie tue cinq pour cent des malades. Pire, l'anorexie et la boulimie enterrent vos sentiments, votre ressenti, votre relation aux autres. C'est une véritable désertification. L'anorexie va entraîner des altérations au niveau des doigts, des mains, de la peau, des cheveux, de l'os, en proie à l'ostéoporose, des douleurs digestives pénibles. On a peur de l'obésité et du diabète et on meurt de dénutrition sans jamais avoir risqué d'être ne serait-ce qu'un peu grosse. On craignait pour la santé et la vie de ses parents, de ses enfants, et l'anorexie comme la boulimie provoquent dépression, angoisse, maux de tête, prise de tête, consultations auprès de psy chez ceux qui vous aiment. Paradoxe que ceci encore ! Pourquoi est-ce, avec l'alcoolisme ou la drogue, la maladie où les malades nient le plus leur état ?


10. Paradoxe n° 10 : le poids de la personnalité



On voudrait peser lourd. Dans sa vie, dans le vie des autres. Être « un poids lourd » dans la société, dans le regard des autres. On veut que son amour ait du poids, on veut compter pour les autres, être important, prendre de la place, avoir SA place. Et l'anorexie vous rétrécit, vous maigrit, vous racornit, vous rend si légère que vous en êtes invisible. On se croit invincible dans l'anorexie et on est battue par la boulimie. On croit que l'autre vous accorde toute son attention, depuis qu'on est malade, mais en fait il ne regarde que l'anorexie mentale ou la boulimie en vous, il ne s'occupe que d'elle, que de poids, que de féculents et vous laisse seule, sans poids, sans place dans même votre propre vie. L'anorexie a semé la maîtrise et vous ne récoltez que des miettes et du vide, des grains secs et immangeables.


En pratique : ça peut changer ! Il suffit de faire marche arrière. Posez-vous les bonnes questions, accrochez-vous à ces certitudes que je viens d'exposer. Il faut être simple, humble, accepter l'aide, la main tendue, ne pas avoir peur d'apparaître, de se mettre enfin en scène, de reprendre la place perdue, le chemin parcouru. Vous mettre en route, pour gagner votre confiance. C'est impossible ? Pour sûr, puisque plein d'autres l'ont fait avant vous !!!

  

  

Source: www.anorexie-et-boulimie.fr

 

 

 

 

 

 



16/06/2010
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