Le jean et la balance

 

Le jean et la balance prennent une place non négligeable dans l'imagination des femmes et particulièrement dans celles qui souffrent de troubles du comportement alimentaire (TCA).


En effet, la persistance répétée de ces deux éléments dans le discours de toute femme prend une dimension particulière mais également paradoxale dans le discours des patients TCA. Dans notre société d'abondance occidentale, mais également dans des pays à l'économie émergente tels que l'Inde ou la Chine urbaine, le jean et la balance se constituent  comme garde-fous de la ligne.


 Qui n'a pas entendu ou ne s'est pas entendu dire « je ne rentre plus dans mon jean » ou « j'ai dépassé x kilos » ? A ce moment, jean et balance sont l'oracle, comme une pesée des âmes, plutôt que des corps, qui différencie l'acceptable de l'inacceptable, voire le Bien du Mal.


Il est à noter en outre, qu'à aucun moment chez les sujets souffrant de TCA , ou rarement chez les femmes à priori sans problème alimentaire, il n'est question, du moins dans ce qu'elles en disent, de la sensation intéroceptive (c'est-à-dire éprouvée de l'intérieur) de leur corps. Tout se passe comme si une majorité de femmes, voire la totalité de celles atteintes de TCA, étaient incapables, du moins spontanément d'écouter leur corps. Ceci dans la mesure où elles s'en remettent à une mesure extérieure.


De ce fait, on peut se poser la question de ce qui en est de l'effet et de la cause quant aux troubles alimentaires : comment les femmes faisaient-elles avant l'apparition du jean ou de la balance pour contrôler l'évolution de leur poids ?


 La balance à usage médical ou de pèse personne est contemporaine de la révolution industrielle et de la diffusion à grande échelle du changement radical qu'ont apporté à la vie humaine le couple train - horloge ou montre. En effet, sur la vie de tout un chacun, l'usage généralisé du train a apporté une modification essentielle, l'existence de l'horaire des trains, qui a amené la nécessité absolue de se référer à une mesure précise du temps. Alors qu'auparavant une approximation régnait sur le temps, l'horloge puis la montre qui existaient cependant depuis des siècles se sont révélées indispensables à la vie en société. Une nécessaire précision dans les actes de la vie courante était née.


 La disponibilité de balances précises et, j'insiste sur le terme « précis », et facilement accessible, par exemple dans les endroits publics n'a certainement pas provoqué l'apparition de l'anorexie mentale (décrite pour la première fois en 1873) mais elle a sans aucun doute contribué à faciliter son expression. Car, pour surveiller son poids de manière aussi minutieuse, la précision qui donne une apparence objective  est nécessaire.


De même, la mode du jean pour les femmes a fortement contribué, par l'adoption d'une coupe sans concession anatomique, j'entends qui ne soit pas ajustable, comme l'étaient les corsets, mais également qui moule au plus près du corps, à une attention portée au corps féminin sexué lui-même. En effet, le jean se constitue comme étalonnage de ce qui est montré, sans se dénuder pour autant, d'une partie du corps qui reste fortement sensible pour toute femme, étant particulièrement spécifique de la féminité dans la rondeur des hanches et des fesses.


Le couple de la balance et du jean forment dans notre époque et dans notre civilisation occidentale et dans toutes celles qui aspirent à lui ressembler le moyen d'expression privilégié du contrôle du corps, j'ajouterai même du corps féminin sexué. La balance donne une impression de précision qui est associée dans notre esprit à une vérité immanente, le jean une impression de conformité (ou non) à un moule qui représente la trace du corps antérieur, peut-être même du corps idéal, puisque le pantalon fétiche est généralement associé à une période de la vie, le plus probablement reconstituée à posteriori, où le corps est vu comme idéal.


Malheureusement pour les patientes souffrant de TCA, l'utilisation de ces deux moyens de contrôle ne va pas de soi particulièrement dans le cadre d'une vie réglée par l'obsession de la nourriture. Autant dans le contexte féminin ordinaire, c'est-à-dire légèrement névrotique quant  à la question de l'attention excessive portée au corps, d'une surveillance de l'alimentation le système peut fonctionner à peu près, autant quand la machine s'emballe et que l'attention se fait pressante il a des effets franchement catastrophiques et anxiogènes.


Tout d'abord, la fréquence des pesées, souvent pluriquotidiennes ne tient pas compte des variations pondérales normales de la journée et des grands cycles métaboliques. La précision de la pesée fait écran aux connaissances des patientes qui, la plupart du temps savent bien qu'en fonction des ingestats et des rejets le poids du corps varie dans la journée, mais confondent réalité du poids corporel et réalité du poids corporel  ajouté à  ce que contient le corps mais qui finira bien par en sortir. Ce qui peut se traduire par « ce qui est inscrit sur la balance est le poids de mon corps et rien que de mon corps ». Ce qui est évidemment faux.


Ensuite, une confiance similaire est accordée à l'oracle jean. Dans le cas de figure des TCA, à aucun moment la question des déterminants qui ont conduit au choix du jean étalon n'est posée. Quand on y regarde de plus près, le choix de ce jean en particulier revêt la plupart du temps une signification particulière.  Dans mon expérience, il est rarement fait mention d'un pantalon en rapport avec l'âge ou une corpulence réaliste de sa propriétaire. L'étalonnage se fait généralement par rapport soit à un âge ou la croissance n'était pas terminée ou à un poids où l'indice de masse corporelle indique clairement que les TCA avaient déjà commencé. Le moule que constitue le jean étalon n'est que rarement, adapté à une corpulence raisonnable, mais l'aspect immuable, voire théorique rassurant, de l'objet masque fréquemment la question de la pertinence de son utilisation.


Aussi, que vous souffriez ou non de troubles alimentaires, avant de vous référer à votre jean ou à votre balance, deux questions s'imposent de manière à éviter des angoisses autant inutiles que difficiles à supporter :


  1. Quand me suis-je pesée pour la dernière fois ? Mon corps a-t-il eu le temps de prendre tout ce poids ou bien s'agit-il de quelque chose qu'il a ingéré et qu'il ne gardera pas forcément. La pesée n'ayant de sens que par une série d'observations espacées qui déterminent une courbe et non par un échantillonnage fréquent mais sans signification.
  2. Le jean chéri adopté comme étalon a-t-il une pertinence aujourd'hui ? S'agit-il d'un jean adapté à une personne de mon âge et de ma taille ou à celle que j'étais durant mon adolescence, voire à un moment où j'étais déjà malade et dénutrie ? Dans ce cas la question se pose peut-être beaucoup plus de la croissance, voire du vieillissement que de la corpulence, mais ceci est une autre histoire…

 

Ces deux questions posées, il ne s'agit pas d'oublier que l'enjeu de tout un chacun est le bien-être et non trouver de nouvelles manières d'alimenter notre angoisse à défaut de notre corps.

  

 

Source: www.anorexie-et-boulimie.fr

 

 

 

 

 

 



16/06/2010
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