Comportement alimentaire: Orientation psychanalytique

 

 

La tentation est grande de ne raisonner qu’en calories, c’est-à-dire en énergie, et de ne considérer dès lors notre organisme que comme une machine thermodynamique. Malheureusement (et fort heureusement aussi) notre corps ne fonctionne pas seulement ainsi et il apparaît que les facteurs psychologiques jouent un rôle à la fois comme conséquences, mais aussi comme causes de la surcharge pondérale et des troubles de l'image du corps.

 

 

Les conséquences psychologiques du surpoids

 

 

Les sujets obèses apparaissent souvent exagérément susceptibles, en raison des regards, des railleries, des quolibets et de l’intolérance dont ils sont victimes, que celles-ci émanent du corps social et même parfois du corps médical.
A la longue, l’intolérance sociale couplée au terrorisme de la minceur peuvent entraîner d’authentiques troubles dépressifs : irritabilité, tendance à l’insomnie et au fil du temps - angoisse, tristesse, incapacité d’agir, image négative de soi-même et du monde, nécessitant de recourir à un traitement antidépresseur associé ou non à une psychothérapie.
A ce stade, l’état dépressif peut entraîner ou aggraver des troubles du comportement alimentaires qui vont à leur tour retentir sur la surcharge et la mauvaise image de soi.

 

 

Les causes psychologiques du surpoids

 

 

Chacun rencontre dans sa vie des difficultés. Certaines sont inévitables et, à vrai dire, quasi-nécessaires, d’autres apparaissent comme accidentelles. Les difficultés que le petit homme rencontre obligatoirement dans son évolution peuvent être schématisées autour de 3 grandes étapes qui lui permettent de parvenir à sa structure psychologique définitive.

 

 

LA PREMIÈRE EST L’ÉPREUVE DE LA RÉALITÉ,

 

 

... qui survient au cours de la première année de la vie. Il nous faut en effet reconnaître que le monde existe en dehors de nous, que le corps de la mère (ou du personnage maternel), existe aussi en dehors de nous, de même que nous ne sommes pas que son prolongement. Certains sujets se vivent en effet comme ne s’appartenant pas et dès lors ne peuvent ressentir et exprimer aucun désir propre sans en référer à la mère ou plus tard, à son substitut : épouse ; conjoint ; collègues et même enfants. A défaut de trouver la voie qui les mène à leur propre désir, ils restent rivés au désir de l’autre, lui demandant même ce qu’ils ressentent. Cette difficulté à se vivre comme autonomes peut les amener à rester fixés, non seulement au premier objet d’amour, c’est-à-dire à la mère, mais aussi à ce qu’elle symbolise, c’est-à-dire la nourriture. Celle-ci pourra colmater, plus tard, tous les désirs insatisfaits : non seulement le besoin de s’alimenter, mais aussi et surtout la tristesse, la colère et toute forme de manque vécue comme insupportable.

Du manque au désir.
Pourtant, c’est bien le manque qui permet d’accéder au désir. Si nous ne sommes pas capables d’attendre, de temporiser nos pulsions, si nous voulons du « tout, tout de suite », alors nous risquons de nous précipiter sur l’objet toujours disponible, toujours consommable, toujours agréable - à savoir la nourriture - sans pour autant accéder à notre DESIR authentique.
Sans la capacité d’élaborer nos pulsions fondamentales, la vie relationnelle, amicale, amoureuse reste pauvre et insatisfaisante et le recours systématique à l’objet-nourriture va progressivement dégrader notre propre corps et l’image que nous en avons au point de détruire davantage notre vie relationnelle.
Ainsi, les sujets qui, en raison d’un environnement familial précoce insatisfaisant n’auront pas pu franchir de façon heureuse cette première étape resteront fixés à l’objet-nourriture. Ou bien, à l’occasion de difficultés existentielles ultérieures, ils régresseront vers ce premier mode de fonctionnement qui se fait sous le signe de l’urgence, de la violence et de l’impulsivité, comme les troubles du comportement alimentaire dont ils souffrent et se plaignent.
On comprend dès lors que seul un travail psychologique en profondeur puisse leur permettre de retrouver le manque, qui leur manque pour accéder à un désir autre qu’alimentaire. Mais ce travail exigera un engagement sur un temps long (qu’il faut chiffrer en années) et qui leur imposera de supporter des frustrations, première étape de la découverte du manque… qui pourra un jour s’élaborer en désir propre.

 

 

LA DEUXIÈME EST L’ÉPREUVE DE LA SÉPARATION

 

 

Quand la mère (ou le personnage maternel) s’éloigne pour la première fois, le jeune enfant éprouve un sentiment de désarroi ou d’abandon. Il ne vit plus dans la fusion primitive et son babillage va se transformer. Au début, ce ne sont qu’onomatopées, puis viennent les paroles et le langage destinés à appeler celle qui manque.
Ce manque est indispensable à l’accès au langage, première étape de la pensée symbolique. Le symbole, de manière générale, peut être défini comme ce qui rend présent ce qui est absent. Le jeune enfant, en appelant sa mère (me ; ma ; mama ; maman) présentifie sa mère alors qu’elle n’est plus là. Le mot remplace la « chose », en quelque sorte.

Mère présente, mère absente, mère gavante.
On conçoit que si la mère est (presque) toujours présente, l’enfant n’éprouvera pas le besoin de mettre en mots son manque. A l’inverse, si la mère est (presque) toujours absente, le manque est considérable, et l’enfant restera avide et vorace, comme si la nourriture pouvait remplacer la présence humaine, affective et chaleureuse de celle qui manque. Enfin, si la mère répond à toute demande de l’enfant (que celle-ci soit liée à la faim, mais aussi à la soif, au sommeil, à une demande d’amour ou de câlins) par le don de nourriture, l’enfant engrammera la réponse-nourriture comme capable de colmater tous ses besoins, désirs, affects. Mère trop présente, mère absente, mère gavante, voilà une typologie schématique des mères inadéquates qui ne permettent pas le repérage des sentiments à travers la grille conceptuelle du langage.

Court-circuit de l’affect.
En même temps, les mauvais apprentissages aboutissent à un court-circuit du manque et du désir. Si la séquence comportementale normale peut s’écrire : Besoin —> manque —> désir —> objet —> plaisir, les sujets pour lesquels l’objet reste toujours présent chercheront à toucher la prime de plaisir en court-circuitant le manque et le désir. Ce court-circuit de l’affect s’accompagne aussi du manque du mot pour désigner nos états émotionnels. Certains individus apparaissent ainsi comme des invalides de l’affect, comme des alexithymiques (a : privatif ; lexis : le mot ; thymique : émotion) c’est-à-dire comme incapables de trouver les mots pour dire leurs émotions, faute sans doute d’avoir connu un apprentissage satisfaisant.
Parallèlement, les sujets qui n’auront pu dépasser cette épreuve de séparation resteront plus ou moins rivés à l’autre, la mère mais aussi le père, les collègues ou même l’activité professionnelle, autant d’éléments capables d’assurer leur cohésion et leur stabilité. Qu’un maillon manque ou se dérobe et c’est le risque dépressif qui apparaît dans toute sa force.
On conçoit que des sujets qui auront mal vécu le temps de l’apprentissage du manque redoutent, plus que tout, le risque de manquer et se réfugient dans l’excès, le tout-tout de suite, de crainte de n’avoir rien, de n’être rien.
Là encore, la prescription d’un régime sans travail psychologique d’accompagnement ne peut amener qu’à l’échec.

Anaclitisme et dépression.
Mais c’est surtout l’anaclitisme qui caractérise les sujets qui n’auront pu dépasser victorieusement cette phase de séparation. Le terme d’anaclitisme vient du grec et signifie « s’appuyer sur ». Les sujets fragilisés par l’angoisse de la séparation et de la perte éprouveront toujours le besoin de s’appuyer sur l’Autre, un parent, un ami, une structure familiale et professionnelle, faute de trouver en eux-mêmes les forces nécessaires pour affirmer leur moi. Que l’Autre s’absente ou défaille et c’est la dépression qui s’installe avec tous ses ravages. Là encore, les réactions varient : certains connaîtront un authentique état dépressif, avec perte de l’élan vital, ralentissement, incapacité de se projeter dans l’avenir, d’autres, dont les capacités de mentalisation et de symbolisation sont moindres, auront recours aux troubles du comportement : ceux-ci peuvent aboutir à des passage à l’acte délictueux comme on les rencontre chez les délinquants qui se retrouvent assez vite entre les mains de la justice ; il s’agit là de ce qu’on qualifie en psychologie « d’acting-out ».
Nombreux en revanche sont ceux qui choisissent une autre orientation pour se défendre contre leur fragilité interne: il s’agit souvent « d’acting-out » retournés contre soi, c’est-à-dire « d’acting-in », l’énergie pulsionnelle étant enfouie au cœur du sujet lui-même aboutissant à des troubles psychosomatiques dont l’obésité constitue un exemple. Mais le plus souvent, l’incapacité à combattre les difficultés rencontrées en raison d’une faille dans les processus de symbolisation et de mentalisation aboutit à des symptômes intermédiaires entre mental et comportemental. Ces actes-symptômes visent souvent l’aliment et le comportement alimentaire en tant que drogue licite et presque toujours disponible. Cette délinquance alimentaire comme Pierre Aimez l’a subtilement nommée, aboutit à des troubles graves, compulsions, boulimies, qui présentent des effets délétères pour le corps et l’adaptation sociale aboutissant à l’auto-dépréciation et à la solitude.
Plus encore, une fois engagés dans ce cycle funeste, ces troubles présentent une fâcheuse tendance à l’auto-entretien et l’auto-aggravation. C’est dire l’importance d’une intervention médicale précoce pour couper court à un destin funeste. On observe en effet, en moyenne, un délai de sept ans entre l’apparition des boulimies et la demande d’aide psycho-nutritionnelle.

 

 

LA TROISIÈME ÉPREUVE EST CELLE DE LA RECONNAISSANCE DE SON IDENTITÉ SEXUELLE.

 

 

Celle-ci n’est pas donnée à la naissance par le verdict du pédiatre ou le registre d’état civil, mais s’acquiert.
A l’issue de la seconde enfance (7-12 ans) survient en effet la liquidation du complexe d’œdipe : il s’agit, pour la fille comme pour le garçon, de renoncer à l’amour du parent du sexe opposé pour l’amour du parent du même sexe. Ainsi, cette étape ne se surmonte théoriquement qu’à 3 et c’est pourquoi on parle de triangulation oedipienne. En réalité, dans les familles monoparentales si fréquentes aujourd’hui, ce scénario se joue apparemment à deux mais le troisième élément n’est souvent pas loin : aîné(e), oncles et tantes, grands-parents, amis peuvent jouer le rôle de substitut et permettre à la triangulation de fonctionner quand même.
Cette phase aboutit, dans son évolution heureuse, à la reconnaissance par l’enfant de son identité et à son sentiment d’appartenance à son sexe. En contrepartie, il sera seul : seul face aux difficultés de la vie dont il ne pourra plus se défausser sur un Grand et seul face à son désir sexuel qu’il devra assumer. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi ; chacun garde en effet des fixations aux stades précédents, oral, anal, phallique, et l’identité sexuelle n’est pas toujours assurée en raison d’images parentales défaillantes (classique couple de la « mère phallique » et du « père fallot ») qui ne permettent pas, tant chez les garçons que chez les filles d’intérioriser des images positives. Le renoncement au parent du sexe opposé n’est pas au rendez-vous.

Identifications et images en miroir.
Ainsi, certains sujets, en raison de difficultés identitaires et oedipiennes non résolues, vont avoir tendance à se construire soit en opposition, soit en conservant certains attachements, affectifs et libidinaux, menant à des inadaptations diverses. On rencontre des perturbations dans la vie émotionnelle aboutissant souvent à des symptômes névrotiques, en particulier à l’angoisse, prélude à des formations hystériques et phobiques.
Par exemple, certaines jeunes femmes ne veulent pas ressembler à leur mère qu’elles jugent « grosses » et qui peuvent l’être effectivement ; souvent, elles n’apparaissent telles que pour leurs filles, éperdues de minceur dans une société qui fait la part trop belle à des adolescentes diaphanes, identifiées aux jeunes top-models qui crèvent en permanence nos écrans publicitaires. Il s’agit toujours de rejeter l’image de la femme mûre, traditionnelle, seins lourds et bassin « méditerranéen » auxquelles les jeunes beurs et les transplantées de seconde génération ne veulent pas ressembler. Pour d’autres, grosseur et grossesse se confondent, témoignant paradoxalement de l’échec de leur féminité. A l’inverse, certaines femmes un peu rondes ne se sentent bien qu’enceintes, pensant dissimuler de la sorte des formes « avantageuses » (au point même de ne pas vouloir accoucher).
Chez les garçons, l’image du corps est souvent moins investie car la libido se trouve davantage concentrée dans la sexualité. Des difficultés identitaires, les troubles de la représentation et de la mentalisation aboutissent chez eux, plus souvent que chez les jeunes filles, à des passages à l’acte qui appartiennent à une authentique délinquance. On observe cependant une tendance à la féminisation de nos sociétés occidentales et l’apparition de jeunes hommes boulimiques devient banale. Le passage à l’acte est alors retourné contre le corps propre.

Du symptôme à l’abord psychothérapique.
A l’issue de ce rapide survol psychologique, on ne peut passer sous silence la valeur adaptative des symptômes « gros corps » et « troubles du comportement alimentaire ».
Au pôle le plus grave, il s’agit toujours de colmater un vide, de lutter contre une angoisse identitaire. A l’autre extrême, c’est l’écrasement des pulsions libidinales et agressives qui se trouve réalisé dans une stratégie névrotique de mise à distance du désir et de la violence. Entre les deux, c’est tout l’espace du non dit et de l’interdit qui passe par le comportement et par le corps, au détriment de ce dernier.
On conçoit que le travail psychologique devra mettre l’accent, avec la présence active du thérapeute, sur l’aptitude du sujet à restaurer les capacités de son appareil à penser, à mentaliser, à représenter et à symboliser, autant dire un travail long et difficile exigent un réaménagement de la relation psychothérapique traditionnelle afin de venir en aide à des personnalités fragiles.
Le thérapeute devra en effet sortir de la neutralité bienveillante pour offrir une attitude à la fois présente et interpellante de manière à mobiliser les capacités du sujet. Il devra également offrir des représentations ou à tout le moins des hypothèses face au silence de ceux qui présentent une demande principalement centrée sur le corps.
C’est seulement dans un deuxième temps que la relation psychothérapique pourra prendre un tour plus analytique. Il faut souvent plusieurs mois ou plusieurs années pour que certains sujets se dégagent de la demande initiale centrée sur le corps et l’amaigrissement et comprennent qu’en s’occupant seulement du poids, on ne maigrit pas, du moins durablement.

 

 

 

 

 

 

 



28/09/2011
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